Vitaloto

mardi 19 octobre 1999

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Le surmenage de ces dernières semaines a eu raison de ma volonté, de mes promesses.

Ce soir, je n’ai pu rĂ©sister Ă  cette superbe bouteille de mirabelle Ă  la taille effilĂ©e qui me laissait entrevoir son nectar, rĂ©sultat de milliers de petites prunes jaunes, douces et parfumĂ©es.

Redoutant les terribles effets hallucinogènes de l’eau-de-vie qui avaient failli me faire perdre la raison Ă  deux reprises dĂ©jĂ , c’est avec moult prĂ©cautions que je retirai le bouchon et commencai Ă  renverser la bouteille pour en extraire le prĂ©cieux breuvage. Le premier verre me rassura, le second me fit oublier toute crainte.

C’est au troisième que tout bascula.

Le geste fut-il trop brusque ?

La repose du bouchon fut-elle trop tardive ?

Je ne saurais rĂ©pondre, ce que je sais, c’est que, de nouveau, un halo brumeux sortit de la bouteille, quelques instants plus tard, je reconnus le GĂ©nie, jadis châtiĂ© par ses MaĂ®tres, SĂ©z Hamvit Hal.

Malgré ma surprise, je retins chacun de ses mots.

"Je suis SĂ©z Hamvit Hal, GĂ©nie certifiĂ© et rĂ©habilitĂ© par mes MaĂ®tres. Mon cousin Rhèfer Han s’est avĂ©rĂ© ĂŞtre un incapable, il n’a su t’amener sur le chemin de la RĂ©fĂ©rence et il a prĂ©fĂ©rĂ© disparaitre tant la honte de revenir devant ses MaĂ®tres Ă©tait grande.

Je reviens vers toi, car par ta faute je fus banni de longs mois.

Je viens te montrer ce qu’il sera dans quelques mois du magnifique projet de mes MaĂ®tres, malgrĂ© tous vos efforts pour le briser ".

A ces mots, SĂ©z Hamvit Hal claqua des doigts et me projeta dans le futur.

Je me vis ainsi en cette journée du 24 juin 2000, finissant ma consultation, me connectant pour relever mon courrier électronique.
Je pus ainsi lire le 64e n° de la gazette fulmedicienne.
J’en ai nulle trace, mais chaque mot est gravĂ© dans ma mĂ©moire.
Je vous livre ainsi ce que SĂ©z Hamvit Hal me fit entrevoir.

Extrait de la gazette Fulmédicienne du samedi 24 juin 2000

"Ce jour, le dernier médecin rebelle à la télétransmission a fait sa première FSE. Il a hésité longuement entre raccrocher ou télétransmettre, mais à 46 ans et 4 enfants, il a opté pour la sagesse".

Ce n’est pas que sa Caisse Locale le menaçait de quoi que ce soit, non, elle s’en fichait Ă  vrai dire royalement, c’est qu’Ă  6-7 actes par semaine au lieu des 80-100 d’avant NoĂ«l, banquiers et crĂ©anciers se faisaient pressants.
La CNAM annonce, non sans fierté, que la semaine passée, les médecins ont réalisé 93% de FSE.
Les chiffres dĂ©passent les projections les plus optimistes. Gilles Johannet, dans ses rĂŞves les plus fous, n’avait imaginĂ© pareil succès.
Il est temps de se repencher sur cet incroyable revirement.

Souvenez-vous :

Octobre 99

Si quelques CPAM se distinguaient avec 40 % de tĂ©lĂ©transmetteurs, la rĂ©alitĂ© nationale Ă©tait nettement moins idyllique avec un chiffre stagnant dangereusement en dessous des 10 % plus d’un an après le lancement du projet.
Vu le dĂ©marrage gastĂ©ropodien de Sesam Vitale, les plus optimistes n’envisageaient aucune Ă©conomie d’Ă©chelle avant 2005-2007, Gilles Johannet espĂ©rait 40% de tĂ©lĂ©transmetteurs vers 2001 avec de toute façon des flux de FSE toujours en dessous du seuil de rentabilitĂ©.

Novembre 99

Les rumeurs faisaient état que les lecteurs de carte rencontreraient des difficultés avec le 29 février 2000.
La Cour des Comptes pointait du doigt ce futur fiasco, les assurĂ©s se gaussaient de l’inutilitĂ© de la carte verte, puis riaient jaune en voyant les chiffres du dĂ©sastre annoncĂ©.
Les Editeurs commencaient à être réellement exaspérés par les modifications incessantes et les incohérences des cahiers des charges.
Cegetel menaçait de tout plaquer car n’entrevoyant absolument pas un retour sur investissement avant la fin de la concession, sans compter l’image dĂ©plorable qu’ils allaient traĂ®ner des annĂ©es durant.
Personne n’imaginait sĂ©rieusement la tĂ©lĂ©transtransmission chez les professions paramĂ©dicales avant 2003-2004.

DĂ©cembre 99

A l’approche de la fin d’annĂ©e et de la baisse de la FSE Ă  40 centimes au lieu de 1 F, les trop rares tĂ©lĂ©transmetteurs commencaient Ă  Ă©voquer une grève dès le 1er janvier 2000.
En un mot, deux ans après la sortie du Titanic, on allait assister de nouveau à un naufrage, mais celui-là avait peu de chance de récolter onze Oscars.
Le navire Sesam Vitale prenait eau de toute part, la CNAM pourtant ne pouvait considérer le projet comme mort.
Mal en point, oui, mort, point encore.
Acculée à trouver une solution ou à disparaître, la CNAM, dans le plus grand secret, fit appel à une Agence de Consulting réputée.
Mot d’ordre : trouver "LA SOLUTION" qui sauvera Sesam Vitale.
Quel qu’en soit le prix.

Les dirigeants Ă©taient prĂŞts Ă  tout.
De rĂ©unions en brainstormings , d’etudes en projections, les pros du Consulting ne mĂ©nagèrent pas leur peine.
Et puis, une fin de soirĂ©e comme il y en avait eu tant d’autres dans les bureaux feutrĂ©s de la CNAM depuis deux semaines, peu avant NoĂ«l, l’idĂ©e tomba et soudain comme toute idĂ©e de gĂ©nie, elle apparut Ă©vidente Ă  tous.

En quelques jours, tout fut mis en place.
Mobilisation de cabinets d’avocats extĂ©rieurs Ă  la CNAM, contact avec TF1, Ă©tude de faisabilitĂ©, probabilitĂ© de succès, coĂ»ts, gains potentiels.
Tout fut exploré dans les moindres détails, rien ne fut laissé au hasard.
C’Ă©tait l’opĂ©ration de la dernière chance.

Tout fut rĂ©glĂ© entre les fĂŞtes, je vous l’ai dit, les pros du Consulting n’ont pas volĂ© leur honoraires.

LE SAMEDI 8 JANVIER 2000 EUT LIEU LE PREMIER TIRAGE DU VITALOTO

Les jours prĂ©cĂ©dents, les tĂ©lĂ©spectateurs avaient Ă©tĂ© interpellĂ©s par d’Ă©nigmatiques bande-annonces : "La vie ne vous a pas toujours fait de cadeau, et si cela changeait samedi"
A 20h40, comme chaque soir sur TF1, on comptait 6-8 millons de télespectateurs.
Mais point de météo ce jour là.
Une Ă©mission digne des meilleurs shows.
Un animateur dynamique nous expliqua en quelques mots que le jeu, lancé par la CNAM et la Française des jeux, consistait à brasser la masse de FSE faites la semaine précédente et en tirer une au hasard.
En effet, Ă  chaque FSE gĂ©nĂ©rĂ©e, correspond un n° unique, fonction de l’assurĂ©, du logiciel de tĂ©lĂ©transmission et du mĂ©decin Ă©metteur.
L’heureux Ă©lu recevrait alors un chèque de 100 000 francs.
L’animateur nous apprit aussi que pour la première Ă©mission, il y avait eu un prĂ©tirage et que Mde Poinard, 59 ans en Ă©tait l’heureuse gagnante.
Très Ă©mue elle accepta, des mains de Gilles Johannet en personne, le chèque qui "permettra de faire les cadeaux que ses maigres revenus n’avaient pas permis de faire Ă  NoĂ«l"
Elle nous raconta les circonstances bien banales qui l’avaient conduite Ă  visiter son mĂ©decin, qui lui Ă©tait Ă©quipĂ© pour les FSE depuis plusieurs mois.
Et puis surtout, c’est elle qui d’un doigt magique, appuya sur le bouton de l’Ă©norme Ă©cran ou dĂ©filaient des milliers de chiffres hieroglyphiques, lançant le brassage des FSE de l’ordinateur de la CNAM et dĂ©signant l’heureux gagnant de la semaine suivante.
Son nom s’afficha en lettres scintillantes, dans une apothĂ©ose musicale.

Le VITALOTO était né.

Sujet de toutes les conversations, le lendemain, tous les journaux en faisaient leur titre principal.
Les mĂ©decins, totalement pris par surprise, tentèrent bien de rappeler qu’il y avait lĂ , une certaine atteinte Ă  la vie privĂ©e, mais leurs cris furent Ă©touffĂ©s par l’engouement populaire qui suivit.
En effet dans la semaine qui suivi, la CNAM nota une augmentation des FSE remarquable.
En quelques tirages, VITALOTO devint l’Ă©mission la plus regardĂ©e de tous les temps avec plus de 80% de part de marchĂ©.
En quelques semaines, la pression devint Ă©norme sur ceux qui n’Ă©taient pas Ă©quipĂ©s.
Des clientèles prospères dĂ©clinèrent en mĂŞme temps que d’autres explosaient.
Seul le médecin équipé, apte à faire la FSE magique, la FSE qui valait 100 000 Frs était recherché.

Des phénomènes inattendus furent observés.
Le mĂ©decin qui se trouvait ĂŞtre Ă  l’origine de la FSE rĂ©tributrice voyait sa clientèle croĂ®tre en quelques jours, mĂŞme si pour des raisons dĂ©ontologiques, il n’Ă©tait jamais citĂ©, dans les petites villes et les villages, l’heureux gagnant avait tĂ´t fait de raconter qu’il Ă©tait allĂ© chez le Dr X.
Ces médecins furent rapidement appelés les Dr Chance.
Il y a mĂŞme eu, chose dĂ©fiant toute probabilitĂ©, un mĂ©decin vosgien qui fĂ»t en un mois l’auteur de deux FSE magiques. On raconte qu’il a dĂ» s’associer le mois suivant.

Les mĂ©decins tĂ©lĂ©transmetteurs trop occupĂ©s Ă  gĂ©rer l’afflux de patients, les non tĂ©lĂ©transmetteurs trop occupĂ©s Ă  compter la baisse de frĂ©quentation, furent incapables de se concerter et d’envisager une riposte commune.

Autre effet inattendu, la quasi disparition des visites, en effet, la technologie et les agrĂ©ments de matĂ©riel prenant du retard, les solutions portables n’Ă©tant pas au point, les patients ne voulaient pas perdre leur chance de gagner et se rendaient dorĂ©navant au cabinet mĂ©dical.

L’Agence de Consulting a eu dès fĂ©vrier, plusieurs autres idĂ©es grandioses, une partie de l’argent Ă©conomisĂ© par la baisse des visites servit Ă  un tirage exceptionnel avec un prix de 200 000 francs Ă  Pâques

Le tirage du 1er mai fut plus exceptionnel encore avec récompense de 500 000 Frs pour un accidenté du travail.

L’idĂ©e de coprĂ©senter l’Ă©mission avec une personnalitĂ© connue fut aussi brillante. Tel chanteur vint nous raconter son dur combat contre la maladie, tel acteur vint nous Ă©clairer sur les circonstances de sa fracture.
Les français tous malades potentiels redoublèrent d’assiduitĂ© cathodique.
Certains redoutaient le jour où la FSE gagnante correspondrait à un patient, hélas décédé depuis.
Mais là encore, les pros du Consulting avaient tout envisagé.
Pas de paillettes, pas de défilé de mannequins. Au contraire, un décor empreint de tristesse, de pudeur pu accueillir un enfant, une épouse, venant raconter une tranche de vie de cet être cher trop rapidement disparu.
Ce fut, de l’avis de tous, de sublimes moments d’Ă©motion tĂ©lĂ©visuelle.

Le projet avait Ă©tĂ© pensĂ© dans ses moindres dĂ©tails, pour ne pas inciter les patients Ă  consulter plus, dans le but d’augmenter leur chance de gagner, une FSE ne pouvait ĂŞtre gagnante qu’en l’absence de FSE gĂ©nĂ©rĂ©e les 30 jours prĂ©cĂ©dents.
Même les hypochondriaques diminuèrent la fréquence de leurs consultations.
Je vous l’ai dit, l’Agence de Consulting n’a pas volĂ© ses cachets.
Quand on rĂ©alise le succès aujourd’hui.

Certaines rumeurs laissent entendre que le Ministère de l’emploi rĂ©flĂ©chit Ă  une solution similaire : tirage au sort dans les listes de l’ANPE, d’un ex-chĂ´meur qui aurait dĂ©crochĂ© un emploi la semaine prĂ©cĂ©dante.

On évoque Gilles Johannet comme futur Ministre de la Santé.

Bon, je vous laisse, il va ĂŞtre 20h30, aujourd’hui c’est le premier tirage concernant les dentistes, comme ma grande y est allĂ© mercredi, on ne sait jamais.....

A.C.

ArrivĂ© Ă  la lecture du signataire de l’article, il y eut un bruit sourd, celui de mon visage s’affalant sur mon clavier, l’heure Ă©tait plus que tardive en cette soirĂ©e d’octobre 1999.

Je regardai partout dans la pièce, point de Séz Hamvit Hal, nulle trace de son passage, la seule chose concrète était la redoutable bouteille de mirabelle entamée.
Je la vidai prestement dans l’Ă©vier, sans Ă©tat d’âme.

Je ne pus trouver le sommeil cette nuit lĂ , ni les suivantes.
La journĂ©e du 24 juin 200O hante mes pensĂ©es et je pressens le retour du GĂ©nie SĂ©z Hamvit Hal pour d’autres rĂ©vĂ©lations.

GĂ©rald Bernardin

"réinsertion de Génie banni"

Source [fulmedico]



 


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