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L’ordinateur hallucine

New-Haven (Etat-Unis)

mardi 10 novembre 1998, par OpiMed

En matiÚre d’informatique, les techniques d’intelligence artificielle font office de serpent de mer. Tout le monde en parle, mais personne n’en voit les applications qui sont toujours repoussées au lendemain. L’apparition des systÚmes de reconnaissance vocale ou graphique est en train de changer discrÚtement cela, mais ceci n’a rien à voir avec notre propos... ou presque.

La reproduction de comportements intelligents par des programmes informatiques repose sur plusieurs approches, l’une d’entre elles consiste à faire fonctionner plusieurs microprocesseurs en parallèle, selon une architecture organisée et baptisée : "circuits neuronaux ou réseau de neurones". L’intérêt de ce type de traitement de l’information est de permettre une analyse globale et non plus séquentielle du problème et de laisser la machine "inventer" des solutions non programmées à l’avance.

Un programme de perception du langage parlé. R.E. Hoffman et T.H. McGlasham [1] ont utilisé cette méthode pour mettre au point un programme de perception du langage parlé. Le système est composé de 148 "neurones" répartis en trois modules : entrée, sortie et mémoire de travail. II possède un vocabulaire de 30 mots et a "appris" à les reconnaître au sein de phrases parlées, en appréciant le sens en fonction de son expérience passée. Là où l’essai devient très intéressant, c’est que les auteurs sont aussi psychiatres et qu’ils ont décidé d’infliger à leur système certaines transformations retrouvées sur les cerveaux de patients schizophrènes. Partant des hypothèses qui font de certains symptômes psychotiques le résultat d’une déconnexion de certains neurones du cortex préfrontal, ils ont déconnecté eux aussi certains "neurones" de leur système. En dessous de 50 % de déconnexion, le système se met alors à générer des mots en l’absence de stimulation d’entrée. Ce phénomène de locked-in s’apparente étrangement à des "hallucinations". Privée d’input, la mémoire de travail se met à tourner avec son stock mnésique... Plus fort, si les auteurs appliquent un "blocage dopaminergique" au module de mémoire, les "symptômes positifs" régressent...
Cette publication est passionnante à plus d’un titre, même si les retombées pratiques seront très certainement lointaines et si les raccourcis épistémologiques sont légion.

De nouvelles voies de recherche en psychiatrie. D’abord elle montre les progrès effectués depuis quelques années dans la compréhension des mécanismes cognitifs de la perception. L’image de la lentille qui transmet passivement une image inversée au cortex occipital est bien loin, et la perception apparaît comme un phénomène complexe dont le traitement commence dès l’acquisition. Les modélisations qui en ont découlé sont de plus en plus performantes, ouvrant des voies de recherches inexplorées.
Ensuite, elle renforce l’idée que l’on peut difficilement comprendre un phénomène pathologique tant que l’on ne maîtrise pas sa réalité physiologique ! Cette évidence, que de nombreux chercheurs tendent à oublier, convaincus qu’il est plus noble de traiter des maladies que de comprendre le fonctionnement de l’homme sain, mérite d’être répétée...
Wile montre également qu’il est envisageable de mettre en place une modélisation de symptômes psychiatriques opérationnelle. L’informatique réussira-t-elle là où la biologie animale a échoué ? II est certes prématuré de répondre à cette question, mais les travaux sur l’intelligence artificielle trouveront peut-être là une application inattendue.
Enfin, on est également frappé par la concordance des théories évoquées et les récents travaux publiés sur la physiologie du rêve, et notamment sur les équilibres instables entre les systèmes noradrénergiques et dopaminergiques d’une part et les voies cholinergiques d’autre part. Rêve et délire ne seraient-ils que des faces différentes d’un même phénomène ? Voilà des questions qui reviennent dans l’actualité après avoir fait les beaux jours des psychiatres "soixante-huitards" partisans de substances aujourd’hui illicites et psychiatriquement incorrectes...
On peut conclure avec les auteurs que de nouvelles voies de recherche s’ouvrent en psychiatrie, et rappeler, comme ils le font, que le cerveau humain est avant tout une machine réflexive et fermée sur elle-même.

P. D.  Mot-clé :
intelligence artificielle
Act Med Int Psychiatrie
1998 ;214.


Voir en ligne : OpiMed Archive


- Le titre de l’article est accrocheur mais laisse des éléments opératoires dans l’ombre : quel est le fonctionnement dit dopaminergique dans les ordinateurs en réseau ? Ne comprenant pas la man ?uvre avancée, l’essentiel de l’argumentation défaille, sauf à croire l’auteur sur parole !
- Un autre point paraît une évidence que les théories cognitives n’ont pas besoin d’expliciter : "Le rêve et le délire seraient des faces du même phénomÚne". Il n’est qu’à lire La gravida de Jansen (S. Freud) au début du siÚcle. Les présentations analytiques de la parole comprises comme un langage font que le délire reconstruit une néoréalité : On comprend qu’il s’agit toujours du langage ; le modÚle a simplement changé de repÚre grammatical.
- Les arguments enfoncent des portes ouvertes : il faut examiner et comprendre un sujet avant de traiter.
Il s’agit donc d’un article qui travaille un modÚle théorique, cherche à valider une hypothÚse, et cela avec plusieurs imperfections.
Ces commentaires ne sont pas exhaustifs et peuvent être critiqués. Cela dépend un peu de l’orientation qu’on adopte dans cette pratique.

Bernard Robinet Psy-Franche-Comté. 15 novembre 1998.


[1Reduce corticocortical connectivity can induce speech perception pathology and hallucinated voices. Schizophrenia Bull 1998 ;30:137-41

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