Economie de santé

Médecine et productivité

jeudi 19 novembre 1998

Des mêmes auteurs

 
Suite à la relecture des contributions, plus quelques discussions locales, il semble important de continuer à dégager les quelques éléments de base du débat santé-économie entamé.

Il existe à mon avis au niveau européen (vu que les modèles qu’on se voit opposer sont relativement semblables) un grand besoin d’arguments médicaux et économiques clairs et incisifs, que l’on pourrait opposer efficacement aux politiciens et administrateurs occupés à croquer la médecine libérale à la sauce dirigiste.

Plusieurs messages ont été échangés à propos de la fiction des cotistions patronales. Tout en reconnaissant que c’est un point important (dans la mesure ou sa suppression entraînerait une plus grande transparence), il n’est ni spécifique ni central au problème des limitations autoritaires aux coûts de la santé, qui est le noeud du problème.

Un message essentiel à faire passer, en revanche, est le fait qu’un franc (ou maravedi) dépensé dans le domaine de la santé est tout aussi productif, générateur d’emplois et moteur, qu’un franc dépensé dans n’importe quel autre domaine de l’activité économique. Les économistes auront certainement des modèles précis pour appuyer cette thèse, et on aimerait les voir développer cet aspect plus encore (suivez mon regard).

On n’a pas assez souligné ceci également : la mise sous couvercle (la fameuse "enveloppe globale") des soins médicaux, ambulatoires ou institutionnels, est un moyen assez sûr pour entraîner à moyen terme une véritable guerre civile entre les différents corps de métier qui constituent le médical, et, partant, son implosion.

Dans un contexte d’évolution technologique qui demande des moyens toujours renouvelés, l’enveloppe globale est un obstacle terrible à l’allocation rationnelle des ressources. Je vais prendre un exemple très concret. En juin dernier, M. X. s’est cassé la jambe droite sur la voie publique (en faisant du roller, mais ça c’est une autre histoire). Une double fracture spiroide assez basse et relativement vicieuse, qu’il diagnostiqua à l’instant même de sa chute. Il s’est vu conduire par l’ambulance au C.H.U. le plus proche, malgré quelques faibles protestations. Après les péripéties habituelles à l’entrée de ce genre d’endroits (plus un temps absolument inadmissible en ce qui concerne la première analgésie), et l’habituel défilé d’hurluberlus et m’as-tu-vu, il s’est vu proposer par l’orthopédiste de garde une ostéosynthèse, ce qui lui sembla adéquat et raisonnable. [appelons ça "l’option technologique"] On lui fit remarquer que les équipes opératoires étaient surchargées et en trop faible nombre (enveloppe globale oblige), donc on l’invita à patienter la nuit durant. Ce qui fut fait. Après une nuit fort désagréable le nouvel orthopédiste s’annonça nettement moins optimiste : les équipes avaient du travail pour quatre jours au moins, si ce n’est une semaine et puis le type de fracture convenait soudain bien plus à un traitement conservateur comprenant mise à l’extension sur clou transcalcanéen pour quinze jours, puis trois mois de plâtre, puis re-éducation... [appelons ça "l’option tiers-mondiste"] qu’à une intervention sanglante. Excédé et passablement épuisé, M. X. appela son ami le Dr. S, orthopédiste libéral de son état : qui le sortit de là promptement et accepta par pure bonté d’âme, malgré son absence d’assurance privée, de le prendre en charge dans une proche clinique au tarif de l’assurance publique. Moralité, M.X. s’en tira avec une ostéosynthèse, pas l’ombre d’un plâtre, et trois mois de béquillage (moins, en fait, il a triché, mais ne le dites pas à S.). Il put reprendre son activité professionnelle très rapidement après l’intervention. A comparer aux pertes qu’aurait occasionné le traitement conservateur avec lequel M. X serait encore en train de béquiller et de se faire physiothéraper de la jambe. Qu’est-ce qui aurait coûté le plus cher à la société (j’aime bien la notion de "coût social total") : la "coûteuse" opération technologique, ou bien l’option tiers-mondiste ? C’est un cas typique : les politiciens et leur cour des miracles prétendent guérir un mal en balayant sous le tapis les véritables coûts que leurs mesures entraînent.

Que l’on se fasse à cette idée : dans une société ou les exigences de productivité vis-à-vis des individus sont toujours plus grandes, il faut être prêt à engager des sommes toujours plus grandes dans la prompte remise en état de produire de ces individus lorsqu’ils sont blessés ou malades. Ce n’est pas du technologisme à outrance, enfin pas plus que celui du reste de la société. Si la médecine ne satisfait pas à ce critère, elle devient un frein et une source de coûts -indirects ceux-là, via l’arrêt de travail inutilement prolongé dans mon exemple- beaucoup plus grands pour tout le monde.

Un autre message -et celui-là destiné à faire sentir l’urgence de la démarche- c’est que les transformations en matière d’étatisation sont bien trop souvent irréversibles. A vous de trouver les arguments pour celle-là avant que je ne vous évoque le spectre d’une Russie médicale virtuelle.

Amitiés à tous,

Max Klohn www.medecin.ch sur la liste mmt2

Voir en ligne: OpiMed Archive.

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