Sociopolitique

Le Monde, la santé et notre société

Comment financer la demande de soin
jeudi 26 octobre 2006

Des mêmes auteurs

 
Le télescopage de quatre articles écrits de façon non concertée par quatre auteurs différents dans le journal Le Monde, daté du 17 octobre 2006, constitue une extraordinaire illustration de nos choix de société.

Ainsi, Le Monde découvre-t-il, en page 3, que, comme tous les besoins, les besoins de santé sont illimités, ne connaissant d’autre frein que celui des possibilités de les financer et qu’une société n’a le choix qu’entre maintenir le financement collectif de ce qui est jugé médicalement utile et prioritaire, en ne prenant pas en charge ce qui l’est moins (sans qu’il soit possible d’opérer une distinction objective entre ce qui relève du "soin" et ce qui relève du "confort"), ou renvoyer chacun aux limites de ses possibilités financières propres, en renonçant à un système solidaire dans lequel chacun paierait pour les autres. Cela est illustré dans l’article, en page 12 du même numéro : "Assurance-santé : la solidarité en question", traitant des offres assurantielles privées individualisées.
Cette logique marchande -dont on voit mal ce qui l’arrêterait aujourd’hui- est illustrée, page 19, par la "Libre Opinion" de Mme Hennette-Vauchez, qui rappelle qu’aux Etats-Unis, le courant Law and Economics défend, très logiquement, l’idée d’un marché libre des organes humains aux fins de transplantation. On est là exactement dans la même problématique que dans celle des dépenses de santé en général : demande supérieure aux capacités de l’offre et obligation de choisir entre deux façons de répartir cette dernière : selon les critères médicaux d’utilité et de priorité ou selon les possibilités financières de chacun.

Ce problème aurait pu figurer dans l’article page 22 sur la détérioration de la situation des classes moyennes, qui, tôt ou tard, devront, comme les autres, renoncer aux soins médicaux qu’elles n’auront plus les moyens de payer (directement ou par une assurance privée). Car on connaît bien le terme de cette évolution vers la marchandisation, telle qu’on l’observe aux Etats-Unis : un système inégalitaire et segmenté en fonction des risques et des revenus, un filet de protection pour les plus pauvres, et 17 % de la population (ceux qui tirent des revenus de leur travail, mais insuffisants) privée de toute assurance santé.
Certes, la "gauche" porte une lourde responsabilité dans cette évolution, en ayant toujours entretenu le mythe d’une "Sécurité Sociale qui pouvait tout payer", sans avoir expliqué que la ressource humaine, financière et temporelle, consacrée au système de soins est par construction insuffisante, et cela quels qu’en soient le niveau, le mode et la nature du financement.

On peut cependant regretter que Le Monde mette en avant, dans son article page 3, l’argument de l’ "emploi", qui est l’éternel chantage de tous ceux qui veulent s’opposer à toute rationalisation d’un système solidaire : laboratoires pharmaceutiques pour les médicaments sans activité démontrée (vive l’homéopathie !), tarifs des actes de biologie ou d’actes techniques ne prenant pas en compte les gains de productivité médicale réalisés par les progrès de l’appareillage (le Japon, qui compte six fois plus d’appareils de résonance magnétique par habitant que la France, consacre à son système de soins une part plus faible de son PIB que nous), hôpitaux dits " de proximité "parce qu’ils sont situés loin de toute agglomération importante, vides mais financés comme s’ils étaient pleins, et restant dans la logique revendicative des "moyens nécessaires à les maintenir en activité (théorique)", offre médicale bien supérieure à celle des autres pays développés mais mal répartie sur le territoire (la France n’a jamais compté autant de médecins, mais on parlera toujours de "pénurie médicale" tant qu’on cherchera à répondre à une demande illimitée), etc. On peut aussi regretter de voir cet article reprendre l’éternel argument des coûts liés au vieillissement de la population, qui n’expliquent que très faiblement la hausse annuelle des dépenses de soins, puisque, chaque année, nous ne pouvons vieillir que d’un an, et qu’il n’y a donc aucune modification démographique sensible d’une année sur l’autre.
Mais l’essentiel demeure bien dans le choix entre des besoins illimités à financer, soit de façon solidaire, en fonction de leur utilité médicale, soit de manière individuelle, en fonction des possibilités de chacun, avec l’inégalitarisme et l’exclusion liés à ce dernier choix. La confrontation des quatre articles cités montre bien le choix de nos sociétés dites libérales avancées (au sens où l’on parle d’un fromage trop avancé) ; choix que certains ne jugent pas irréversible, choix fondamental de société sur lequel tous nos candidats à la Présidentielle, de "gauche" comme de "droite", sont d’un silence assourdissant.


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