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Pharmaco Cinétique

La l.e.e.m à le Leem

Lettre d’un empêché d’exercer son métier à « les entreprises du médicament »

dimanche 5 novembre 2006, par Bruno Lopez

Monsieur le président du Leem,

Il est convenu d’admettre qu’il faut au moins cinq ans de recherches pour faire un bon médicament, et que la route ingrate de la reconnaissance relègue au panier beaucoup de molécules à cent millions d’euros. Ce dont, nous dit-on, la société tient compte, en remboursant, non sans générosité, le courage dans l’investissement et la persévérance dans l’innovation.

Pour faire un bon médecin, il faut au moins huit ans d’études, et tout autant d’investissements. Cette longue route, aussi, dont on ne parle point pour vanter son héroïsme, est pareillement semée d’embûches.

Et cependant, les hautes instances sanitaires, tout en reconnaissant le mérite des tocards exerçant dans les contrées isolées, hésitent encore à valoriser de quelque euro supplémentaire ces « médicaments orphelins » que sont devenus les soignants de l’anonyme.
Les reçus de la médecine générale, tels les appelés de la Wermacht, ne veulent donc plus aller au front.

Ici, trouvez la lettre d’un empêché d’exercer son métier - qui ne renie rien de la qualité de la pharmacopée, mais qui ne s’y retrouve point - refusant de prendre en marche le train, que vous qualifiez tous de "train de l’innovation".

Il est écrit, ici ou là, que nous manquons de temps à pratiquer et que la bureaucratie nous submerge. C’est bien connu.
Il est un autre mal bien plus grand, qui découragerait le plus méritant des omnipraticiens. Celui de la dilution décisionnelle. Je m’explique, monsieur le président.

Nos patients sont devenus tout autant les vôtres. Ils ne rejoignent nos bureaux qu’après avoir reçu, dissimulés dans leurs magazines aux ordres , vos aviseurs médicaux.
Bientôt il ne sera plus besoin que vous veniez nous porter, via vos visiteurs médicaux, la bonne nouvelle. Les patients eux-mêmes s’en chargent déjà, tant ils sont prévenus.
Comme des assurés de la route guidés par une prévention routière plus que bienveillante, les pare-chocs de la vie de nos malades sont subtilement livrés dans les garages particuliers bien avant l’accident.

Quelques experts, dénommés spécialistes, en fait devenus les dociles paramétreurs d’un ballet bien orchestré, condescendent parfois à nous souffler le nom et la référence du nouveau modèle, qu’il nous faudra, en bons médecins-traitant, livrer à nos clients.

C’est dans ce monde, si peu intéressant, que beaucoup d’entre nous dévissent leur plaque. Dans un monde où les piluliers s’accroissent, de vingt-huit fois trois, et nous ont été annoncées comme le progrès certain alloué à des 4x4, dont on aurait augmenté, comme par magie, la capacité des réservoirs.
Dans un monde où le remplacement de molécules sures et éprouvées, se mariant bien entre elles, est assuré par de formidables innovations prêtes à pacser, jusqu’à se bousculer mortellement au dépens du bénéficiaire.

Il est un temps médicament, c’est un temps d’approche clinique, d’écoute rapprochée. C’est un temps qui nous est bouffé par vos innovations, c’est un temps qui n’est pas rattrapable par des dépliants glacés ou glaçants délivrés par une imprimante couleur.

Je crois qu’il est prévu pour bientôt que le découragement des insoumis aboutisse à la disparition des poste-frontières, si génants, entre d’un coté les porteurs de progrès et de l’autre les investis d’innovation.
A chaque désertion de médecin pensant, à chaque « générique de fin », si jamais la relève ne suffisait point, il suffirait de grossir le volume des boîtes. Nous y sommes un peu.

Chaque jour qui passe, monsieur le président, raccourcit l’envie de poursuivre, contre vents innovants et marées polluées, le plus vain des beaux métiers, la plus belle des infaisables vanités ; chaque jour qui passe est un comprimé de plus dans cette boîte de Pandore qui nous explosera au visage, quoi qu’on en dise .

Ralentissez, monsieur le président. A trop sophistiquer les cabines, à trop remuer les indices sanitaires et fausser les empreintes, il n’est plus guère de perspective thérapeutique pour nous que de devenir les matelots asservis d’une Croisière en folie, croisière se dirigeant droit sur les icebergs et ayant attaché ses gilets de sauvetage à la salle des moteurs.

Il fait nuit noire, et plus personne n’est sur le pont, tandis que tel petit télégraphiste réceptionne les messages d’allégresse du Cac 40...

Nous ne voulons point en être, pas à ce prix, monsieur le président.

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