Médecine générale

Le paradoxe de Buridan

Les nouveaux spécialistes
dimanche 11 février 2007

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L’Aliboron gĂ©nĂ©raliste s’est d’abord inventĂ© "sa" spĂ©cialisation. Puis, d’un large mouvement de tĂŞte syndical, il s’est dit : "puisque nous sommes spĂ©cialistes, gagnons autant d’argent".

Il semblait qu’au dĂ©part, la sĂ©curitĂ© sociale ait inventĂ© le Cs pour qu’il y ait "un peu" de spĂ©cialistes. Ils auraient Ă©tĂ© si rares que leur tentation, pour survivre, aurait Ă©tĂ© de soigner leurs cas rarissimes pour leurs maux gĂ©nĂ©raux, et ils auraient, ainsi, Ă©tĂ© taxĂ©s de "dĂ©tourneur de clientèle". Les payer "un peu" plus cher Ă©tait une garantie pour eux de s’en sortir, une reconnaissance de leur effort supplĂ©mentaire, et un filet de sĂ©curitĂ© pour les nombreux gĂ©nĂ©ralistes.
Ensuite, comme il devint de plus Ă©vident que la sociĂ©tĂ© encourageait les plus studieux Ă  en savoir beaucoup (et pour assez cher) sur des sujets de plus en plus Ă©troits, le Cs impliqua de plus en plus de gens, soucieux de se protĂ©ger mĂ©dico-lĂ©galement de la faute par l’usage d’une technicitĂ© solvabilisĂ©e par mère sĂ©cu, et de se libĂ©rer de l’inconfort de la garde mĂ©dicale dĂ©diĂ©e au seul omnipraticien.

Le gĂ©nĂ©raliste, dans cette rupture dĂ©mographique, non seulement n’Ă©tait plus inquiĂ©tĂ© par un partage mal cloisonnĂ© de "sa mĂ©decine gĂ©nĂ©rale" mais, de plus en plus, il vit que les cas interessants s’enfuyaient, Ă  la mĂŞme vitesse que le Cs se distanciait du C, relĂ©guant la consultation du C Ă  celle d’un tâcheron, accusĂ© de rĂ©tention pour les cas dĂ©licats, et de bacler dans les cas sans interĂŞt. De plus, le dĂ©ficit de la sĂ©curitĂ© sociale, dans les esprits, devenait exclusivement imputable Ă  l’Aliboron tournant en rond, lĂ  oĂą la mĂ©decine spĂ©cialisĂ©e, convoquĂ©e plus tĂ´t, aurait sauvĂ© des vies, du temps et donc de l’argent.
Nous sommes donc aujourd’hui terrassĂ©s par la soif de la reconnaissance intellectuelle ("Ă  quoi bon laisser de gros ânes patauger face Ă  des diagnostics dĂ©diĂ©s aux seuls experts" se disent les malades) et la faim du diffĂ©rentiel d’honoraires avec nos "chers" confrères.

Les syndicats sont coupables

Il est très coupable que des syndicats, d’une seule voix, puissent nous entretenir du rĂŞve que ceux qui ont dĂ©cidĂ© de dĂ©caler leur ouverture de rideau de quatre Ă  six ans (par rapport Ă  nous, gĂ©nĂ©ralistes) se laisseront rattraper par le rassasiement de notre frustration, et qu’ils ne diront rien Ă  ce que leur expertise suivie d’un rapport Ă©crit au mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste (ce qui prend du temps, ne l’oublions pas) ne vaille guère plus qu’un BCG, dont nous estimons avoir le monopole, de peur que le pouvoir d’achat des infirmières ne dĂ©passe le nĂ´tre.
Il revient donc aux pouvoirs publics de se demander si la survie gĂ©nĂ©raliste dĂ©pend uniquement de dĂ©ductions fiscales Ă  l’exil au plateau de Mille-vaches. Et Ă  nos Ă©lites syndicales de dire la vĂ©ritĂ©.

La population nous vit comme des facilitateurs de guérison, et de protection sociale pour les maux courants. Elle nous ressent comme des ralentisseurs de solutions pour les maux difficiles. Si demain nous étions payés plus cher pour continuer à nous occuper de tout, ce que nous ne faisons pas si mal pour si peu, la société spécialisée effective nous laisserait nous éreinter, et elle aurait raison.
Si nous avions voulu ĂŞtre spĂ©cialistes, nous aurions dĂ» avoir des Ă©tudes de spĂ©cialistes. Si les instituteurs (dĂ©sormais professeurs des Ă©coles) avaient voulu ĂŞtre des professeurs agrĂ©gĂ©s, ils auraient eu Ă  passer l’agrĂ©gation. CrĂ©ons une agrĂ©gation gĂ©nĂ©raliste, non point validĂ©e par nos points d’aigritude ou de surmenage, mais par nos compĂ©tences, humaines et intellectuelles.

Mais demain, les professeurs de mĂ©decine gĂ©nĂ©rale dĂ©taxĂ©s du plateau de Mille-vaches seront toujours des gĂ©nĂ©ralistes. S’ils continuent Ă  souffrir du non choix entre la soif de plus de respect et la faim de plus d’honoraires, ils finiront comme l’âne, dans le paradoxe de Buridan, Ă  crever de rĂŞves, de « C = Cs ».


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