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Service médical rendu

Une garde à vues

Des heures exceptionnellement humaines

vendredi 2 mars 2007, par Bruno Lopez

C’est le moment détesté de la participation à la garde. L’ultime et stupide concession d’une profession qui n’est pas si bien définie que dans les moments où les « autres » sont déjà partis.
Les biens-portants en week-end, et les exemptés à la montagne.

Je suis appelé pour un premier constat de coups et blessures. « Violence conjugale » me dit le gendarme. La femme arrive à mon cabinet avec ses deux enfants. Elle me livre une version hideuse de son conjoint. Si je discerne l’amour évanoui, les bleus sont encore moins visibles. Elle me demande de chercher avec application. « Là, vous ne voyez rien ? » . J’ai beau chercher...

La maison de retraite m’appelle. « La » maison de retraite me dit le régulateur. Je lui rappelle qu’il y a CINQ maisons de retraite autour de chez moi. Comme il y aura cinq régulateurs, au cours du week-end, qui oublieront que je suis un seul médecin.

« Aidez -moi à traverser » crie une vieille femme perdue dans un couloir. Le même couloir où je cherche l’infirmière. Belle femme, affairée à distribuer les médicaments dans une salle commune. Elle me rejoint auprès du pensionnaire. Occlusion sur néoplasie du colon. Comme toujours dans ces cas-là, les filles me disent : « dans une demi-heure, je m’en vais, et il n’y aura personne ensuite ». C’est l’appel au départ.

Nouvel appel dans un hameau. Fièvre à 4O° chez une nonagénaire. Sa fille assure. Fille unique en son genre. J’imagine la même mère diluée dans les autres, la maison de retraite visitée tout à l’heure. Médecine à deux vitesses, amour à deux vitesses.

Les gendarmes du début d’après-midi me rappellent. Je leur fais remarquer qu’ils me font beaucoup travailler aujourd’hui. Un certificat de garde à vue. L’homme est le mari de la « femme cherchant ses bleus ». On me demande de le déclarer apte à passer la nuit dans la cellule.
Il est fier, niant, apte. Il me livre, sans que je le lui demande, une toute autre vision de sa vie.
Comme je n’ai pas de relevé bancaire sur moi, le gendarme me dit de repasser le lendemain. Juste avant que je ne parte, une « Mulder » de X-files piétine dans le couloir. Jeune avocate commise d’office.

Quand on est de garde, on regarde la beauté partout, là où la maladie ne fait pas force de loi.
Mais elle n’est pas aussi jolie que l’infirmière de tout-à-l’heure.
Je compare.

Quelques visites indifférentes plus tard, je repasse le lendemain à la gendarmerie. Je redemande maladivement à revoir l’homme. Curiosité maladive ou humanité soignante. Je me le dirai un jour. L’homme s’érige en tribunal des maris dépités. Fier et droit dans un décor de pénitencier. Il ne veut pas que ses enfants le sachent en prison. Je serai payé dans six mois me dit le gendarme. Je comprends que cet homme aime sa femme à coups de poings. Elle a entamé son processus de désamour, à coups de certificats. Je le lui dis. Il s’effondre.

A vingt-trois heures, une névralgie dentaire cède à la morphine. Le mari de la malade se plaint que son médecin ne soit pas joignable. Une grande envie de lui foutre sur la gueule est contrée par ma peur de la geôle entrevue plus tôt.

Au bout de quarante huit-heures de ce régime, je repars pour un constat de décès. Un corbillard m’attend, et le chauffeur est tout content que j’ai mis les tampons où il faut. J’ai fini ma garde. Je suis conscient d’avoir vécu des heures exceptionnellement humaines, comme un accro de safari ébahi dans une jungle lointaine, comme un généraliste perdu dans une maison de retraite.

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